[NOTICE DAT]#2 — LAb[au], “What hath God wrought”, Ososphères 2017

Le télégraphe, qui fut la première technologie de communication, permettait la transmission par des signaux électriques de messages en codage binaire appelés “télégrammes”. C’est cette fonction bien particulière de transmission que s’approprie le collectif LAb[au] pour l’ oeuvre “What hath God wrought” et qui révèle le pourquoi de ce nom surprenant et chargé de sens.

Cette oeuvre est composée de quinze télégraphe branchés en série. Lorsque l’on s’en approche, on distingue donc rapidement le son des entrechoquements des interrupteurs Morse qui, par des impulsions brèves et longues, envoient et reçoivent des informations. Par ces impulsions, les mots transmis sont traduits en sons et en lumières, puis sont estampillés, reportés visuellement sur des serpentins de papiers. Ceux ci se déroulent et tombent lentement au sol, comme pour témoigner du foisonnement des communications passées. Ainsi, les sons secs et métalliques rythment le flux de cette cascade de messages à décoder.

Lab[au],“What hath God wrought”,-Ososphères-© MarynetJ, 2017

La phrase “What hath God wrought” qui titre cette installation du collectif Lab[au] est un verset en ancien Anglais du Livre des Nombres, quatrième ouvrage de la bible. Cette phrase, qui se traduit “Quelle est l’œuvre de Dieu ?”, fut la toute première phrase transmise par télégraphe, en 1844.

Ajouté à cela, les informations qui circulent entre les quinze télégraphes sont tirées de le livre “Utopia” de Thomas More (1516). Il s’agit des 100 mots les plus récurrents de cet ouvrage qui a marqué profondément les idéologies socialistes et altermondialistes à travers le temps.

Là où les visions utopiques se sont toujours mêlées à celles de la religion, l’oeuvre questionne leurs rapports étroits de systèmes et de régulation. En effet le titre pourrait nous induire à y voir un discours créationniste, mais il s’agit davantage d’un questionnement agnostique. Thomas More écrit “[…] le Créateur […] expose sa machine du monde aux regards de l’homme, seul être capable de comprendre cette belle immensité.” Il fait la part belle à l’Homme, en le remettant au centre de tout ce fonctionnement. Dans la ville d’Utopia qu’il imagine, l’oubli de soi est primordial pour former une liberté qui oeuvre en faveur du bien commun. Ainsi, pour que cela fonctionne il appuie le fait qu’il est nécessaire d’être tolérant face à l’”Homme pécheur”, sans toutefois accepter le péché en lui même.

Or, le péché c’est l’erreur, le “bug dans le système”, et les machines en font aussi !

C’est pourquoi, dans cette métaphore de télégraphes rudimentaires tous reliés les uns aux autres — interdépendants -, les erreurs dans la retranscription répétitive des messages se glissent et viennent, sur les papiers, en modifier le sens. De plus, l’ “orchestre Morse” des télégraphes nous appelle à la réflexion sur ce qu’on appelle la pensée binaire, pensée qui a mené à de nombreux drames de notre histoire ; l’autre ou moi, le mal ou le bien, l’individu ou le commun, l’humain ou le divin, l’imparfait ou le parfait, le faux ou le vrai. Au delà de la vision de progrès qui pousse à rationaliser et perfectionner l’être faillible qu’est l’humain, ce qui importe réside dans l’entre-deux sensible qui se révèle, comme le dit très bien le collectif Lab[au], lorsque “l’anomalie devient beauté.”

La symphonie de ces transmissions télégraphiques, harmonisée par l’unification des “troupes” résonne dans l’espace de l’exposition Ososphère à la Coop en réminiscence de la manufacture comme espace codifié qui ne laisse que très peu la place à l’erreur. Cet ensemble répond à des règles pour que la chaîne soit fonctionnelle. L’industrie, ce secteur qui fut central dans notre économie, a marqué l’histoire tant par ses moments de liesse que par ses moments de protestation.

et dans le même genre ?

Mounir Fatmi, History is Not Mine, 2013

Mounir Fatmi, “History is Not Mine”, 2013

Dans l’idée de retranscrire les machineries de l’histoire et ses travers, Mounir Fatmi n’est pas en reste. Avec son oeuvre vidéo History is Not Mine il met en scène un homme frappant sur une machine à écrire avec un marteau à chaque main. La scène se déroule en noir et blanc et seul se démarque le ruban de la machine, d’un rouge vif et sanglant. Les lettre métalliques de la machine à écrire sont frappées violemment contre le papier, provoquant par cela des intonations sèches et hachées. Au delà même de l’iconographie du marteau comme instrument impartial du juge ou encore comme symbole de la rigueur de certains régimes politiques, c’est sa nature d’outil de fermeté qui est ici mise en image ; la censure qui plante les clous, qui bâtit les esprits et fixe par les mots les imaginaires de l’histoire.

Biographie de LAb[au]

LAb[au] est un groupe d’artistes constitué en 1997 et basé à Bruxelles. Suivant les principes de la cybernétique, leurs projets élaborent des processus basés sur des règles qui deviennent l’acte artistique le plus signifiant, définissant le processus de création, le contenu et le message de l’œuvre. Le point nodal de ces différents projets se situe à la jonction de l’architecture, de la lumière et de la technologie et le nom du groupe LAb[au] en lui-même contient une signification écrite et phonétique ; celle de la prononciation de l’abréviation « labo » représentant l’approche expérimentale du groupe, et celle du mot allemand « bau » signifiant la construction, ou la réalisation concrète de projets. LAb[au] est notamment intervenu au BOZAR (Bruxelles), Centre Pompidou (Paris), New Museum (New York). Leur site : www.lab-au.com

Notice d’oeuvre — Guide des médiateurs, Ososphères 2017- Strasbourg.

Mai 2017, par Marynet J

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